Ce que cachent les préliminaires

Ah, les préliminaires… Ce concept apparu au milieu des années 1980, avec pour mission de rallonger le temps entre le début du rapport sexuel et la pénétration. Enfin, les femmes seraient prises en compte dans leur sexualité et se verraient octroyer le droit de jouir, comme les hommes. Euh, vraiment ?

Préparer, recevoir, accueillir

Initialement, l’intention était plutôt louable. Il ne s’agirait plus pour les hommes de commencer un rapport sexuel en pénétrant, mais de prendre du temps, de « préparer » la femme à « recevoir » leur phallus afin qu’elle ne souffre pas et que son vagin soit prêt à l’« accueillir ». Quoi de plus noble ?

Soucieux de bien faire, certains hommes ont essayé de se détacher des comportements patriarcaux hérités de leurs pères et tenté de suivre les préconisations à la lettre. Fini les rapports sexuels qui commencent par la pénétration. Désormais, on temporise, on s’émoustille, on se caresse, on s’excite, sans aller jusqu’à l’orgasme.

En partant du principe que la pénétration peut être différée, on modifie le rapport à l’acte sexuel. Par « acte sexuel », on entend l’acte sexuel en général, celui dont les comportements, les réflexes, sont les plus communément répandus et les plus profondément inscrits.

Seulement, ce qui est dit en filigrane, c’est que pour qu’il y ait rapports sexuels, il faut qu’il y ait pénétration et pour qu’il y ait rapports sexuels satisfaisants, il faut qu’il y ait pénétration et orgasme. Et c’est un problème. Un double problème.

Pénétrer, l’acte sexuel suprême

Préliminaires, définition : « ce qui prépare un acte à un événement plus important. »

Ce postulat porte un double sens : les préliminaires seraient moins importants que la pénétration et des préliminaires non suivis de pénétration seraient un rapport inabouti. Cela induit que les prélis (comme disent les jeunes) ne sont pas compris DANS l’acte sexuel et qu’il n’y aurait pas d’acte sexuel sans pénétration.

Il est fort probable que cette confusion entre rapport sexuel et pénétration entraîne d’énormes dysfonctionnements. Ce qui préexiste à la pénétration n’est pas identifié comme rapport sexuel et, de fait, nous apprend à nier ce qui fait acte sexuel.

Parce que le mot préliminaire est piégeant. Le préfixe « pré » signifie « qui arrive avant », et liminaire vient du latin « liminaris » qui veut dire « le seuil ». On croit donc errer en zone trouble, en lisière du rapport sexuel. C’est comme partir d’un alphabet déjà existant et décider arbitrairement, que désormais, seule une lettre de cet alphabet peut faire alphabet et que les autres lettres, jusque-là utilisées, ne sont plus que des sons vides à qui il est défendu de faire sens, de faire langage.

La pénétration occupe tout l’espace, il n’y en a plus que pour elle et il n’est plus question de tout ce qui préexiste autour, avant et à l’extérieur de celle-ci. Telle est la puissance de l’imaginaire collectif.

Cependant, il est fréquent qu’après la pénétration, on porte les mêmes gestes, les mêmes caresses qu’au moment des préliminaires. Les postliminaires – comme il conviendrait de les nommer – s’appelleraient autrement simplement parce qu’ils interviennent après la pénétration, et que dès lors, plus personne ne tente de nier qu’il y a bien sexualité.

Pourquoi ne voyons-nous pas que le problème n’est pas la pénétration en soi, mais notre rapport à la pénétration ? En effet, les schémas de domination, de genre ou autre, s’exercent également dans la sexualité. Dans notre cadre intime, quelque chose est aussi à l’œuvre, nous sommes dans une société qui n’accorde pas les mêmes droits aux individus, selon leur origine, leur classe, leur genre … Ce système n’a de cesse d’élire des privilégiés afin d’exclure les non-conformes. Il en est de même pour les pratiques, qui obéissent aussi à une certaine hiérarchie.

La négation de la sexualité des femmes

En outre, en tant que femmes, la puissance de cette injonction nous conduit nous aussi à percevoir la pénétration comme l’acte ultime de la sexualité et comme l’illustration déterminante de la performance dite masculine. Un homme qui ne pénétrerait pas serait non-performant et aurait un problème (impuissance, absence de désir, infidélité …)

Cette sexualité est pensée autour de l’homme agissant et de la femme subissant. Le but du rapport sexuel étant d’apporter à l’homme le plaisir qu’il recherche, sans se soucier de celui de sa partenaire, qui, dans le meilleur des cas, arrive dans un second temps ou dans le pire des cas, est tout simplement balayé.

Bien que plus d’une femme sur deux soit clitoridienne[1] et ait besoin d’une stimulation de cette zone pour atteindre l’orgasme (le vagin joue tout de même un rôle clé car le bulbe du clitoris est directement relié à ses parois), la première IRM du clitoris est réalisée seulement en 2005. L’organe est la seule partie du corps humain uniquement dédiée au plaisir et contient deux fois plus de terminaisons nerveuses qu’un pénis. C’est à se demander pourquoi les femmes atteignent l’orgasme en quelques minutes dans 90 % des cas quand elles se masturbent contre 50 % avec un homme[2]

Si, soyons fous, on considère qu’il peut y avoir une sexualité sans phallus et sans pénétration, on annule tout simplement la domination de l’homme sur la question.

Pénétration partout, plaisir nulle part ?

Enfin, cette vision axée sur la pénétration ne se fonde que sur l’hétérosexualité, comme sexualité hégémonique. Elle édicte que l’homme a le pouvoir parce qu’il pénètre.

Avec la légalisation de la contraception et de l’avortement dans les années 1970, offrant aux femmes la possibilité de contrôler leur sexualité, la pénétration comme acte central de la sexualité, car fondateur de la procréation, n’a pas disparu pour autant. Ce reliquat désuet perdure encore aujourd’hui et maintient la croyance que la « bonne » sexualité est hétérosexuelle et que la fonction première de l’acte sexuel serait reproductive. Et le plaisir dans tout ça ? Les hommes préfèrent-ils vraiment la pénétration à d’autres actes sexuels ?

Certains d’entre nous, hommes, estimons vivre notre sexualité uniquement pour combler notre/nos partenaire(s). Pourquoi pas. Mais combien d’entre nous sont absolument sûrs que leur plaisir vient de la pénétration elle-même et non du fait qu’ils ont le sentiment de satisfaire leur(s) partenaire(s) ?

Si la question ne leur est jamais véritablement posée, on sait que, pour les femmes, la pénétration ne procure pas forcément du plaisir. Seules 20 % d’entre elles ont un orgasme lors d’un rapport par pénétration. Dans l’ensemble de leur sexualité, les lesbiennes  auraient un orgasme à 75 % du temps contre 61 % pour les hétérosexuelles (85 % pour les hommes gays et 86 % pour les hommes hétérosexuels)[3].

Un enjeu de pouvoir

Alors, à quoi le pénis peut-il bien servir s’il ne garantit pas le plaisir ? L’homme est pourvu d’un phallus et c’est ce phallus qui lui permet de pénétrer. Si la pénétration est plus importante que la non pénétration, c’est parce que c’est à l’homme qu’est attribué ce « pouvoir ». En réhabilitant les gestes qui procurent du plaisir, qui ne sont pas liés au phallus, en disant que ces gestes-là font acte de sexualité, on retire à l’homme son outil de pouvoir.

C’est cette forme oblongue entre les jambes qui autorise celui qui en est pourvu à être le dépositaire de ce pouvoir. Il PEUT le faire, il en a le POUVOIR. Si le phallus n’a plus de pouvoir, l’homme devient l’égal de la femme. Nous sommes dans un système inégalitaire, qui se nourrit de chaque bribe, chaque parcelle de ce qui vit, pulse, gronde, vibre au quotidien. La sexualité est la place forte de ce système.

Place forte, car c’est intimement que chacun.e, de son endroit, quel qu’il soit, contribue à faire perdurer ce système. Et l’homme reste le dominant parce que nous avons intégré que le pénétrant prenait l’ascendant sur le pénétré. Le pénétrant, possesseur du phallus, est celui par qui l’acte est considéré comme complet, il est donc le maître d’œuvre du rapport sexuel puisque sans lui, pas de « vrai » rapport.

Le phallus roi

Si la sexualité entre femmes est réduite à des papouilles sous la couette ou des batailles de polochons, principalement destinées à émoustiller ces messieurs (à quoi d’autre pourrait-elle servir ?), les rapports sexuels entre hommes sont aussi régis par cette injonction à la pénétration. Ils se retrouvent soumis à une autre inégalité, qui cette fois n’est pas basée sur le genre, mais sur les pratiques (ce qu’on appelle archaïquement actif/passif).

Pour nourrir cette logique de domination, celui qui est pénétré est rejeté par le système et relégué au rang de non-homme. Dans un système qui énonce que l’homme est dominant, se voir refuser le statut d’homme est un déclassement, une mise à l’index.

Être pénétré.e, que l’on soit femme, homme, transgenre ou non-binaire, signifierait être dominé.e. Si on parvient à se débarrasser de cette idée-là, on se débarrasse du phallus roi et on réduit l’impact de ce qu’on appelle communément la domination masculine.

Qu’avons-nous fait de notre sexualité ? Si chacun.e refuse d’alimenter ce système en considérant ­tout acte sexuel hors pénétration comme de la sexualité, qu’adviendra-t-il ?

[1] Étude américaine parue dans le Journal of Sex and marital therapy, juillet 2017.

[2] Étude américaine parue dans le Journal of Sex and marital therapy, juillet 2017.

[3] Étude américaine parue dans le Journal of Sexual Medicine, 2014.

 

Une réponse sur « Ce que cachent les préliminaires »

  1. Yes c’est super intéressant! Et ça décortique bien à mon sens les idées reçues et le problème du langage dans l’acte sexuel et donc notre propre construction à celui ci.
    Par contre, c’est dommage que ce ne soit pas écrit en inclusif, il existe des femmes avec des pénis et des hommes sans, et des non-binaires, et des intersexes etc… Ce serait bien de les inclure aussi.

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