La violence des femmes sous silence

Aileen Wuornos, Nannie Doss, Élisabeth Bathory… Connaissez-vous ces noms ? Si ce n’est pas le cas, rien d’étonnant. Si au contraire, vous avez déjà entendu parler de ces serial killeuses, sachez que ces femmes rendues célèbres par leur actes violents font figure d’exception. En effet, depuis toujours, notre société rechigne à parler de la violence des femmes, qu’elle soit physique, sexuelle ou psychologique.

Heureusement, et grâce aux combats féministes, les violences faites aux femmes commencent enfin à être reconnues comme un problème sociétal. Dans l’autre sens, on a plus de mal.

Une société dans le déni

Aujourd’hui, il n’existe aucun espace public où l’on peut parler des violences commises par des femmes. Les seules paroles audibles sur le sujet sont celles de masculinistes qui usent de l’argument des femmes violentes pour justifier leur misogynie.

Pourtant, nous connaissons tou.te.s une femme violente. Une membre de notre famille, une amie, une (ex) compagne, une collègue, une patronne, une dirigeante associative… En France, 136 000 hommes sont victimes de violences physiques ou psychologiques de la part de leur conjointe chaque année[1]. Entre 1996 et 2015, 70 % des meurtres d’enfants ont été commis par une femme et dans 72 % des cas la victime avait un lien familial avec l’agresseuse[2]. Sur 4 983 plaintes pour viols déposées au cours de l’année 2011, 179 sont des viols conjugaux commis par des femmes envers des hommes[3].

Comment une société peut-elle prétendre lutter contre les violences et omettre de créer des espaces qui permettent de réfléchir ou travailler sur 70 % des meurtres d’enfants commis sur près d’une décennie ? Que deviennent ces enfants victimes dans une société qui nie systémiquement les violences qu’ils ont subies ?

Mères violentes, le tabou suprême

Ces femmes usent des mêmes mécanismes que les hommes, elles s’inscrivent dans les mêmes rapports de force et reproduisent les mêmes schémas de domination que les hommes. Pourquoi ne pas en parler et appréhender la violence comme un potentiel humain, sans considération de genre ? Car bien que les femmes deviennent agresseuses pour des raisons structurelles et sociologiques différentes des hommes, elles agressent quand même. Mais qui dit femme violente, dit possiblement mère violente, et là, on touche au tabou suprême…

Si on ne parvient pas à ouvrir des espaces dans lesquels on peut parler des mères violentes, on continuera de ne parler que de la violence des hommes et, de fait, de ne protéger les enfants que d’une partie des agressions potentielles.

Un rapport de 2006[4] publié par le Service national d’accueil téléphonique pour l’enfance maltraitée indique que les mauvais traitements infligés aux enfants sont perpétrés à 52,3 % par la mère et 56,3 % par des femmes. Aux États-Unis, en 2012, 53 % des violences sur des enfants ont été commises par des femmes[5], le plus souvent par leur propre mère et en 2001, 32 % des infanticides ont été commis par la mère seule[6] (contre 11 % pour le père). À qui peut bien profiter l’absence d’analyse de ces données ? Quel est l’intérêt de nier la violence des femmes alors qu’elle est bien visible, dans ces chiffres ?

D’ailleurs, il faut être bien motivé pour partir à la pêche aux statistiques sur les femmes violentes. Les enquêtes sur le sujet restent très rares, les principales données disponibles datent de plus de dix ans et ont été, pour une large majorité, publiées dans des pays anglo-saxons (Canada, États-Unis ou Australie).

Nier la violence des femmes pour mieux les dominer…

Refuser aux femmes la capacité à produire de la violence revient à prétendre, entre autres, qu’elles ne peuvent exister qu’en étant protégées par les hommes. Par volonté de continuer à oppresser les femmes, voire même de légitimer les violences à leur encontre, notre société entretient la croyance que les femmes ne peuvent pas produire de violence.

Présumées soumises et dociles, elles demeurent assignées à un rôle de mère nourricière et protectrice, d’épouse aimante et douce ou de fille faible et fragile, bref, d’objets appartenant à tout le monde, surtout aux hommes et au patriarcat, sauf à elles-mêmes.

Bien sûr, il existe des rebelles. Mais mieux vaut ne pas trop l’ébruiter, de peur de créer des émules, de briser le mythe sexiste et qui sait, d’annuler les rapports de force et de domination pour parvenir à une égalité réelle entre les femmes et les hommes.

En se complaisant dans le silence et en s’entêtant à réfuter la propension des femmes à être violentes, on annule tout simplement une partie de l’Histoire. Elles ne font pas l’Histoire, ne se battent pas, ne prennent pas part aux luttes armées, comme c’est pratique ! Les femmes se retrouvent effacées de partout, même de la violence.

… ou pour ne pas jouer le jeu des anti-féministes

Par ailleurs, il serait inconvenant, anti-féministe ou contre-productif de parler de la violence des femmes, car elles sont déjà discriminées et restent les premières victimes systémiques de la société patriarcale. Sous couvert de bienveillance, les femmes se retrouvent une nouvelle fois réduites au statut de victimes, les dédouanant ainsi du statut d’agresseuses. Dans le débat public, afin de préserver la binarité comme fondement absolu, on choisit de scinder les agresseurs et les victimes en deux groupes bien distincts, alors que les deux sont intrinsèquement liés.

De plus, cela permettrait sans doute une meilleure compréhension des mécanismes à l’œuvre dans les violences faites aux femmes, d’admettre que, de leur côté aussi, les hommes peuvent être victimes et agresseurs à la fois.

Cependant, certain.e.s refusent de parler de la violence des femmes par crainte que cela ne minimise l’impact des violences produites par les hommes. Si cette crainte empêche d’aborder concrètement le problème, que devient la lutte contre les violences ? Ne devrions-nous pas imaginer des dispositifs qui s’attaquent clairement à l’ensemble du problème sans pour autant réfuter l’ampleur et les spécificités des violences faites aux femmes ?

Dans un système qui protège un groupe en niant sa capacité de nuisance, qui peut garantir la protection des membres de ce groupe ? Il serait donc malvenu d’aborder les questions de sexisme au sein des collectifs antiracistes ? Le racisme au sein des collectifs féministes ? Et que fait-on du racisme au sein-même des collectifs antiracistes et du sexisme au sein des groupes féministes ?

Une lutte qui s’invente la nécessité de faire l’impasse sur des problématiques, au prétexte d’éviter le désaveu de ces acteurs, est une lutte qui agit dans le sens du pouvoir dominant. Elle agit pour maintenir en place un système d’oppression. Quels que soient les sujets, un groupe de travail devrait toujours tenter d’élaborer aussi à partir des violences qu’il peut lui-même produire. Donc non, le débat sur la violence des femmes ne peut pas cohabiter avec des idéologies élitistes, classistes, racistes et sexistes.

Pas de pénis, pas de viol

La violence aurait donc un genre, et surtout un sexe. Au-delà du tabou culturel, l’idée implicite que les femmes ne pourraient pas commettre d’agression sexuelle découle directement de notre conception phallocentrée de la sexualité. La sexualité ultime, parfaite, réussie, passerait par la pénétration, et donc, par le pénis. N’ayant pas de pénis, les femmes ne pourraient pas violer. Le postulat « pas de pénis, pas de pénétration » permet de nier tranquillement la sexualité des femmes. Mais n’ont-elles pas des mains, des doigts, ne peuvent-elles pas saisir des objets ? Quand il s’agit d’un aspirateur ou d’une casserole, si. (voir notre article « Ce que cachent les préliminaires« .)

Ainsi, la loi française fait la distinction entre un viol, avec pénétration, considéré comme un crime, jugé par la Cour d’assises et passible d’un minimum de 15 ans de prison (Article 222-2353 du Code pénal), et une agression sexuelle, sans pénétration, considérée comme un délit, jugée par le tribunal correctionnel et passible de 5 ans d’emprisonnement et de 75 000 € d’amende (Article 222-27 du Code pénal).

Le Royaume-Uni réserve également un traitement particulier au pénis en discernant le viol, une « pénétration intentionnelle orale, vaginale ou anale d’une autre personne par un pénis » de l’« agression par pénétration » (mais sans pénis).

Néanmoins, d’autres pays ne font pas cette séparation. En Allemagne, par exemple, un viol désigne tout rapport sexuel qui survient malgré un « refus clairement identifiable ». Pour sa part, l’Espagne définit le viol comme « un acte charnel par voie vaginale, anale ou orale » ou une « introduction de membres du corps ou d’objets par voie vaginale ou orale » et la loi italienne indique qu’un viol consiste à « forcer quelqu’un à commettre ou à subir des actes sexuels par la violence, la menace ou l’abus de pouvoir. »

Alors, est-il véritablement plus « grave » de pénétrer quelqu’un que de le toucher sans son consentement ? Pourquoi certains actes seraient-ils plus répréhensibles que d’autres ? Les conséquences pour les victimes ne sont-elles pas similaires ? Une victime de viol aurait le droit d’être franchement traumatisée alors qu’une victime d’agression sexuelle, un peu moins ? Existe-il une hiérarchie dans la perception de la violence ? Si la société semble ignorer que la violence n’a pas de genre, les victimes de femmes, elles, le savent.

[1] Rapport de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), 2015.

[2] Étude de l’ONDRP basée sur l’exploitation des données du Casier Judiciaire, 2015.

[3] Bilan annuel « Criminalité et délinquance enregistrées en 2012 – Les faits constatés par les services de police et les unités de gendarmerie », ONDRP, 2012.

[4] Rapport du SNATEM rédigé par rapport aux statistiques sur les « transmissions » reçues, 2006.

[5] Enquête de Safe Horizon, 2012.

[6] Étude du Ministère de la santé du gouvernement du Canada, 2001.

2 réponses sur « La violence des femmes sous silence »

  1. Intéressant la façon dont vous arrivez à souligner les ambivalences autour de cette question peu abordée.
    Les violences conjugales, maternelles et sexuelles semblent ressortir du lot. Y a-t-il beaucoup d’autres domaines où s’exerce la violence des femmes?
    Pourriez vous nous en dire davantage sur les raisons structurelles et sociologiques repérées comme « favorisant » la violence des femmes?
    Beaucoup de choses à comprendre et à étudier sur ce sujet j’imagine.

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