Simuler pour ne pas dire non ?

Mensonge anodin, stratégie d’évitement ou volonté d’empathie, la simulation sexuelle est traditionnellement perçue comme un comportement dit « féminin ».  Car quand les hommes feignent l’orgasme, cela questionne bien au-delà de leur simple absence de plaisir, mais remet en cause tout un système…

Pourquoi simule-t-on ?

Quand on est invité à dîner et que le repas n’est pas très bon ou franchement immangeable, combien d’entre nous font comme si ce qui était servi était tout à fait digne d’entrer dans nos estomacs ? Combien d’entre nous vont faire mine d’apprécier ce qu’ils ingurgitent au prétexte que les hôtes se sont donné beaucoup de mal en cuisine ? La vérité, c’est que cela ne se fait pas. On ne dit pas à quelqu’un qui nous a invité que ce qu’il nous sert n’est pas à notre goût. Celles/ceux qui le font sont les mêmes qui, au sein des groupes d’ami.e.s, sont estampillés « chieuse / chieur », « jamais content.e », « irrespectueu.x.se. », « sans-gêne », « ingrat.e »

Au regard des multiples injonctions également présentes dans la sexualité, il est logique d’y retrouver le même phénomène. La proposition part d’une bonne intention, elle n’est pas au goût de l’un des deux, il apparaît difficile de la décliner, ou d’interrompre ce qui a été commencé … Alors, on fait semblant d’apprécier ce qui se joue. Et c’est là que l’on simule son plaisir.

On simule quand on choisit ou quand on est contraint de ne pas activer de dialogue dans une situation gênante, déplaisante, incongrue, ennuyeuse. On simule quand on se retrouve dans l’incapacité de respecter son endroit à soi et qu’on privilégie l’intention, la volonté de l’autre.

Simuler peut ainsi constituer une alternative au « non ». Quand on a envie qu’un rapport sexuel cesse, parce qu’on s’ennuie, qu’on n’a finalement plus envie ou que l’on n’est pas « dedans », feindre l’orgasme serait la parfaite échappatoire.

Si 67 % des femmes[1] disent avoir déjà simulé, la question reste très peu évoquée chez les hommes.

Les hommes doivent jouir

Les hommes « ne pensent qu’à ça« , ont une libido très prononcée et passeraient leur vie à avoir des rapports sexuels s’ils le pouvaient. C’est ce que la société nous dicte. De fait, leur appétit insatiable ferait d’eux des êtres souvent incapables de retenir leurs « pulsions » et prêts à tout pour les assouvir.

On attend d’eux qu’ils aiment la fellation, la pénétration (voir notre article « Ce que cachent les préliminaires« )dans des positions aussi diverses que farfelues. L’homme, le vrai, aime pénétrer et jouir et il est convaincu – à tort ou à raison – que le monde autour de lui s’effondrerait s’il en allait autrement. Un homme qui, dans sa sexualité, n’éprouve pas le plaisir attendu, se retrouvera quelque peu dérouté, diminué dans sa valeur ajoutée et sans aucun espace pour en parler.

Un autre homme, qui lui serait plutôt au clair dans son rapport au plaisir peut, par moments, juger qu’il serait mal perçu par sa/son partenaire qu’un rapport sexuel se finisse inopinément, ou estimer malvenu qu’il se refuse à l’autre en cas de sollicitation, si son propre désir n’est pas au rendez-vous.

L’imaginaire collectif fonctionne de manière tellement puissante que lorsqu’on a le sentiment de ne pas entrer dans le moule, on est soi-même très déstabilisé.

Si on est convaincu que l’érection d’un homme traduit son désir et son envie de sexe, on aura des difficultés à comprendre qu’un homme peut simuler. Un homme peut avoir une érection qui n’est pas motivé par le désir ; par exemple, la fameuse matinale. Un homme peut être suffisamment excité pour avoir une érection, sans pour autant avoir envie d’un rapport sexuel. De fait, l’homme est techniquement en capacité de simuler.

Simulation « féminine », la seule simulation acceptable

Dans le pensée dominante, la simulation reste toutefois l’apanage des femmes. Cette croyance repose notamment sur la construction sexiste selon laquelle elles sont des menteuses, des dissimulatrices et des êtres non fiables qui profitent des hommes et de leur naïveté. Dès lors, il semble logique qu’elles abusent aussi de leur crédulité dans la sphère sexuelle.

De nombreux hommes restent persuadés que leur partenaire peut avoir un orgasme par pénétration vaginale, or cela concerne seulement 20 % des femmes[2]. En outre, les femmes hétérosexuelles indiquent avoir un orgasme dans 65 % des cas (contre 86 % chez les lesbiennes[3].) Mais comment gèrent-elles leur non orgasme le reste du temps ?

Dans les magazines féminins, on donne la parole à des thérapeutes qui suggèrent aux femmes que, dans une relation hétérosexuelle, la simulation aurait toutes sortes de bienfaits : les hommes auraient un ego plus fragile que les femmes, et simuler serait un moyen de ne pas les blesser, les mettre en colère et surtout de les protéger – un rôle auquel les femmes se retrouvent assignées dans tous les domaines de la société – .

Faire semblant de prendre du plaisir représenterait même une manière d’exprimer son amour et de prendre soin de la relation, de pimenter et théâtraliser sa sexualité, voire de se rebeller face aux injonctions à la transparence. Une fois qu’on a dit ça, bonjour la culpabilisation. Les femmes cheminent donc avec l’idée que manifester leur non satisfaction sexuelle face à un homme serait déplacé et malveillant.

On leur explique aussi qu’elles peuvent très bien prendre du plaisir sans jouir et que l’orgasme n’est pas le but de la sexualité. C’est très bien, mais ce serait mieux si ce conseil était symétrique, et si on rappelait aux hommes qu’il en va de même pour eux.

Tous ces non-dits qui planent sur la sexualité hétéronormée induisent chez les femmes l’idée qu’il vaut mieux mentir que vexer leur partenaire (masculin) et que leur plaisir à elles n’est pas essentiel à la réussite d’un rapport.

Les hommes aussi font semblant

Dans notre société, l’expression de la puissance sexuelle masculine est un sujet central. On nous apprend notamment que l’homme mesure sa puissance sexuelle à son endurance et que s’il arrive que les femmes simulent, l’homme sexuellement puissant sait – ou est convaincu – qu’elles ne simulent pas avec lui.

Pourtant, on sait également que 30 % des hommes feignent l’orgasme[4]. Pour parvenir à être en phase avec les représentations de l’homme sexuellement puissant, certains hommes, avouent réussir – pendant l’acte – à totalement exclure leur plaisir, afin de ne pas jouir « prématurément » et disent ne se focaliser alors que sur le plaisir qu’ils procureraient à leur partenaire. A l’inverse, il existe des anéjaculateurs anorgasmiques, c’est-à-dire des hommes qui font semblant de jouir pour ne pas avoir à imposer à leur partenaire un rapport trop long.

Contrairement aux idées reçues, un homme peut jouir sans éjaculer et peut éjaculer sans éprouver de plaisir. S’il est difficile de dissimuler une érection, il s’avère bien plus facile de cacher une absence d’éjaculation, surtout lors d’un rapport avec préservatif. Il suffit de sortir tout l’attirail de la simulation habituellement attribué aux femmes : grimaces, gémissements, soubresauts…

Ainsi, certains hommes sont donc parfois amenés à simuler leur plaisir dans le but de maintenir l’excitation de leur partenaire, elles aussi consciente que ce mythe de l’homme performant est très difficile à démonter, et de se conformer ainsi à ce qu’ils identifient comme l’expression de leur puissance sexuelle.

Que les femmes ou que les hommes simulent, le problème reste le même. L’autre va adapter son comportement en fonction de fausses informations et construire une sexualité bancale.

Un rempart à l’intimité

Ainsi, la simulation ne se retrouve pas uniquement dans les relations hétérosexuelles car le schéma dominant hétéronormé nous imprègne tou.te.s. Elle n’est donc pas une affaire d’orientation sexuelle mais de construction sociale et de mécanismes de domination qui s’immiscent dans toute forme d’interaction humaine.

S’il est difficile de trouver des informations sur les hommes hétérosexuels qui simulent, il est encore plus compliqué d’en dénicher sur les hommes gays. Une enquête britannique menée auprès de 2000 personnes[5] révèle que 48 % des gays et 34 % des bisexuels simuleraient. Chez les femmes, 59 % des lesbiennes et 67 % des bisexuelles feindraient l’orgasme.

Les raisons citées s’avèrent semblables à celles invoquées par les femmes hétérosexuelles : la peur de blesser l’autre, la volonté de lui faire ressentir qu’elle/il « assure », l’envie de mettre fin à un rapport sexuel jugé trop long…

En simulant, on garde le contrôle en empêchant l’autre (et soi-même) d’accéder à son vrai soi. Cette image altérée, qui correspond aux attentes collectives, propose un rempart à une intimité qui fait peur, car elle implique d’accepter d’être vulnérable et de se laisser voir, entendre, comprendre et sentir sans artifice.

[1] « Cosmo Survey: Straight Single Women Have the Fewest Orgasms », Cosmopolitan, 16 mars 2015.

[2] Rapport « Reproductive health: what women say », Public Health England (PHE), juillet 2018.

[3] « Differences in Orgasm Frequency Among Gay, Lesbian, Bisexual, and Heterosexual Men and Women in a U.S. National Sample », Kinsey Institute, janvier 2018.

[4] « Men’s and women’s reports of pretending orgasm », Journal of Sex Research, novembre 2010.

[5] « Faking It : Exploring Why Women and Men Fake Orgasms », Zavanamed.com.

 

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