Les violences au sein des groupes militants

Féministes, antiracistes, écologistes, LGBT+ ou humanistes, les associations militantes, qui prônent des valeurs de respect et d’égalité, n’échappent pourtant pas aux logiques de domination dans leur fonctionnement interne. Alors, comment faire quand des espaces présentés comme « safe » produisent de la violence ?

Comme tout individu sensible aux injustices, un jour, nous avons eu envie d’agir. Et comme 25 % des Français.e.s.[1], nous nous sommes engagés dans des associations bénévoles. Bien que les combats politiques de ces groupes s’avèrent louables, et leur travail indispensable, nous en sommes partis. Par lassitude, désaccord ou frustration, mais aussi par refus d’appartenir à des collectifs qui, alors qu’ils prêchent la non-violence d’un côté, exercent des formes de violences sur leurs membres de l’autre. Car, on le sait bien, les schémas de domination ne restent pas à la porte des associations.

Le groupe militant, une somme de violences

Quand on rejoint une structure militante, c’est parce qu’on partage certaines de ses idées et que l’on se bat pour des causes communes, mais aussi parce qu’on cherche à faire groupe et à débattre de sujets qui nous tiennent à cœur dans un espace dédié et sécurisé.

Aussi, il est très fréquent de croiser des victimes de violences sur les bancs d’une association. En effet, beaucoup voient dans l’engagement une forme de thérapie, un moyen de transformer un traumatisme en une énergie positive.

Par exemple, dans un groupe de luttes pour les droits des femmes ou contre le racisme, il est fort probable que les adhérents aient subi des discriminations, qu’ils n’ont pas forcément prises en charge. Ils débarquent donc avec leur sac de violences non traitées ou silencieuses et le posent sur la table à côté du sac de leurs camarades, tout aussi rempli.

Ils croient avoir enfin trouvé un espace où déposer ce fardeau. Erreur. La structure se montre souvent impuissante pour prendre en charge ces violences. Soit parce ce n’est pas son rôle, soit parce qu’elle ne dispose pas des moyens financiers ou des compétences nécessaires pour accueillir cette parole, soit parce que la prendre en compte reviendrait à démolir tout le système sur lequel elle est fondée.

Des espaces pas vraiment « safe »

Par les thématiques abordées ou les actions menées, le groupe va donc sans cesse appuyer là où ça fait mal et réveiller des traumatismes passés sans jamais les nommer directement ou les débriefer. L’espace devient une grosse bulle de violences, prête à éclater à la moindre occasion.

D’autre part, comment éviter la violence quand la structure elle-même repose sur une hiérarchie arbitraire entre ses membres ? Certaines organisations perpétuent les mêmes rapports de force que le reste de la société, notamment car elles sont conçues de manière pyramidale. À leur tête, un.e chef.fe charismatique, médiatique et expérimenté.e, puis son entourage, servile, puis les autres, loin là-bas.

L’emprise que peut avoir un responsable associatif sur les militants ressemble fort à une situation de harcèlement au travail. La grande différence est qu’ici, on ne pensait pas s’y heurter. On croyait trouver sécurité et bienveillance, et c’est même pour dénoncer ces schémas de domination qu’on a rejoint ce groupe.

Un paradis pour les agresseuses/eurs ?

Ces associations peuvent même se révéler un paradis pour les agresseuses/eurs, autorisé.e.s à sévir en toute impunité. A leur disposition, un vivier de victimes, d’individus brisés ou très empathiques, dévoués, en quête de reconnaissance ou mus par la volonté de bien faire. Le premier qui les accusera de reproduire des schémas de violence aura droit à une petite opération de discrédit.

Nous avons toustes croisé au fil de notre parcours militant ces petits tyrans du monde associatif, qui font régner la terreur dans leurs rangs sans que personne ne bronche, faisant de nous les premiers complices d’un système que l’on dénonce par ailleurs.

C’est un leader écolo qui s’amuse à choper toutes les nouvelles adhérentes­ de moins de 20 ans.

C’est une artiste queer qui fait des avances à toutes ses modèles/fans et se vante publiquement de ses conquêtes.

C’est un responsable associatif qui profite de la vulnérabilité de jeunes homosexuels venus se réfugier dans son collectif pour en abuser.

C’est la secrétaire d’une association renommée qui ne se déplace jamais sans sa cour, corvéable à merci, et ne dit jamais bonjour aux petites mains parce que qui se frotte à la plèbe s’y pique.

C’est une dirigeante féministe qui fait subir un silent treatment à quiconque ose la contredire et les punit par son indifférence.

C’est une autre militante féministe qui exploite les recrues les moins aguerries, prêtes à donner du temps et de l’énergie sans compter.

C’est une association où tout le monde couche avec tout le monde parce qu’ici, c’est open, en dépit de l’âge et de l’ascendant dont jouent les uns pour séduire les autres.

C’est un président aux dérives narcissiques pathologiques, qui bizute et humilie publiquement les nouveaux arrivants.

C’est un responsable jeunesse d’un parti politique qui joue de sa position pour adopter des comportements inappropriés auprès de jeunes femmes, sans que personne ne dénonce quoique ce soit.

Le conflit de loyauté

D’apparence irréprochables, ces individus semblent publiquement inattaquables. Pas question de les accabler alors qu’ils s’en prennent déjà plein dans les dents. Nos détracteurs et le discours dominant s’empresseraient de récupérer ces propos pour nous décrédibiliser. Alors que faire quand la violence s’invite dans des espaces que l’on a investis car on les en croyait exempts ?

Sans surprise, révéler la violence au sein d’un groupe militant est très mal vu. Il rejoue là exactement le même scénario qu’une famille violente. Là où certain.e.s d’entre nous ont fui un cadre familial violent pour pouvoir se reconstruire, on se retrouve en proie aux mêmes types de mécanismes dans un cadre censé être sécurisé qu’on a, cette fois, nous-mêmes choisi, ce qui n’arrange pas les choses.

En exerçant des pressions imperceptibles, en nous inoculant l’idée que « Qui n’est pas avec moi est contre moi », il provoque un conflit de loyauté. La culpabilité, la peur de trahir, de l’abandon ou de se faire ostraciser sont là autant d’éléments qui créent un puissant système d’aliénation et rendent difficile voire impossible la verbalisation de la violence. On a le sentiment d’être tombé dans un piège et on se sait plus comment sortir de cette spirale destructrice sans abîmer la cause.

Il est souvent plus facile d’opter pour le déni (au détriment de son propre intérêt) car la perspective de l’isolement est plus effrayante que celle de la parole. On se retrouve donc coincé.

La puissance du secret

Cependant, quiconque tait ces violences en devient un complice tacite. Comment pouvons-nous être crédibles en tant que militant.e.s si nous fermons les yeux sur de la maltraitance ? Des agressions sexuelles ? Du harcèlement moral ? Des abus de pouvoir ? Quelle causes défendons-nous véritablement ? Critiquer son propre groupe ne revient pas à alimenter ses opposants. Il est possible de désigner des dysfonctionnements au sein d’une association sans pour autant la désavouer. Mais quand on est dans le secret, on récupère, à son tour, une part de pouvoir parce qu’on sait ce que les autres ignorent. Et parfois, cela peut nous conférer un privilège auquel il est déplaisant de renoncer…

Il est urgent de construire de véritables espaces « safe » dans les structures militantes, de créer du lien, de débriefer les violences subies hors et dans le groupe, d’apprendre à être bienveillant.e.s entre nous sans sombrer dans l’empathie pathologique et l’oubli de soi. Il est essentiel de savoir identifier les violences et d’agir en conséquence tout en prenant soin de soi. C’est en assainissant ces groupes de réflexion et de lutte que nous pourrons avancer et contrer au mieux nos opposants (Voir notre article : « La violence des femmes sous silence »). En leur disant : « chez nous, pas de violence. Et chez vous ? »

[1] Enquête « Recherches & Solidarités : La France bénévole en 2016 ».

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