Les violences au sein des groupes militants

Féministes, antiracistes, écologistes, LGBT+ ou humanistes, les associations militantes, qui prônent des valeurs de respect et d’égalité, n’échappent pourtant pas aux logiques de domination dans leur fonctionnement interne. Alors, comment faire quand des espaces présentés comme « safe » produisent de la violence ?

Comme tout individu sensible aux injustices, un jour, nous avons eu envie d’agir. Et comme 25 % des Français.e.s.[1], nous nous sommes engagés dans des associations bénévoles. Bien que les combats politiques de ces groupes s’avèrent louables, et leur travail indispensable, nous en sommes partis. Par lassitude, désaccord ou frustration, mais aussi par refus d’appartenir à des collectifs qui, alors qu’ils prêchent la non-violence d’un côté, exercent des formes de violences sur leurs membres de l’autre. Car, on le sait bien, les schémas de domination ne restent pas à la porte des associations.

Le groupe militant, une somme de violences

Quand on rejoint une structure militante, c’est parce qu’on partage certaines de ses idées et que l’on se bat pour des causes communes, mais aussi parce qu’on cherche à faire groupe et à débattre de sujets qui nous tiennent à cœur dans un espace dédié et sécurisé.

Aussi, il est très fréquent de croiser des victimes de violences sur les bancs d’une association. En effet, beaucoup voient dans l’engagement une forme de thérapie, un moyen de transformer un traumatisme en une énergie positive.

Par exemple, dans un groupe de luttes pour les droits des femmes ou contre le racisme, il est fort probable que les adhérents aient subi des discriminations, qu’ils n’ont pas forcément prises en charge. Ils débarquent donc avec leur sac de violences non traitées ou silencieuses et le posent sur la table à côté du sac de leurs camarades, tout aussi rempli.

Ils croient avoir enfin trouvé un espace où déposer ce fardeau. Erreur. La structure se montre souvent impuissante pour prendre en charge ces violences. Soit parce ce n’est pas son rôle, soit parce qu’elle ne dispose pas des moyens financiers ou des compétences nécessaires pour accueillir cette parole, soit parce que la prendre en compte reviendrait à démolir tout le système sur lequel elle est fondée.

Des espaces pas vraiment « safe »

Par les thématiques abordées ou les actions menées, le groupe va donc sans cesse appuyer là où ça fait mal et réveiller des traumatismes passés sans jamais les nommer directement ou les débriefer. L’espace devient une grosse bulle de violences, prête à éclater à la moindre occasion.

D’autre part, comment éviter la violence quand la structure elle-même repose sur une hiérarchie arbitraire entre ses membres ? Certaines organisations perpétuent les mêmes rapports de force que le reste de la société, notamment car elles sont conçues de manière pyramidale. À leur tête, un.e chef.fe charismatique, médiatique et expérimenté.e, puis son entourage, servile, puis les autres, loin là-bas.

L’emprise que peut avoir un responsable associatif sur les militants ressemble fort à une situation de harcèlement au travail. La grande différence est qu’ici, on ne pensait pas s’y heurter. On croyait trouver sécurité et bienveillance, et c’est même pour dénoncer ces schémas de domination qu’on a rejoint ce groupe.

Un paradis pour les agresseuses/eurs ?

Ces associations peuvent même se révéler un paradis pour les agresseuses/eurs, autorisé.e.s à sévir en toute impunité. A leur disposition, un vivier de victimes, d’individus brisés ou très empathiques, dévoués, en quête de reconnaissance ou mus par la volonté de bien faire. Le premier qui les accusera de reproduire des schémas de violence aura droit à une petite opération de discrédit.

Nous avons toustes croisé au fil de notre parcours militant ces petits tyrans du monde associatif, qui font régner la terreur dans leurs rangs sans que personne ne bronche, faisant de nous les premiers complices d’un système que l’on dénonce par ailleurs.

C’est un leader écolo qui s’amuse à choper toutes les nouvelles adhérentes­ de moins de 20 ans.

C’est une artiste queer qui fait des avances à toutes ses modèles/fans et se vante publiquement de ses conquêtes.

C’est un responsable associatif qui profite de la vulnérabilité de jeunes homosexuels venus se réfugier dans son collectif pour en abuser.

C’est la secrétaire d’une association renommée qui ne se déplace jamais sans sa cour, corvéable à merci, et ne dit jamais bonjour aux petites mains parce que qui se frotte à la plèbe s’y pique.

C’est une dirigeante féministe qui fait subir un silent treatment à quiconque ose la contredire et les punit par son indifférence.

C’est une autre militante féministe qui exploite les recrues les moins aguerries, prêtes à donner du temps et de l’énergie sans compter.

C’est une association où tout le monde couche avec tout le monde parce qu’ici, c’est open, en dépit de l’âge et de l’ascendant dont jouent les uns pour séduire les autres.

C’est un président aux dérives narcissiques pathologiques, qui bizute et humilie publiquement les nouveaux arrivants.

C’est un responsable jeunesse d’un parti politique qui joue de sa position pour adopter des comportements inappropriés auprès de jeunes femmes, sans que personne ne dénonce quoique ce soit.

Le conflit de loyauté

D’apparence irréprochables, ces individus semblent publiquement inattaquables. Pas question de les accabler alors qu’ils s’en prennent déjà plein dans les dents. Nos détracteurs et le discours dominant s’empresseraient de récupérer ces propos pour nous décrédibiliser. Alors que faire quand la violence s’invite dans des espaces que l’on a investis car on les en croyait exempts ?

Sans surprise, révéler la violence au sein d’un groupe militant est très mal vu. Il rejoue là exactement le même scénario qu’une famille violente. Là où certain.e.s d’entre nous ont fui un cadre familial violent pour pouvoir se reconstruire, on se retrouve en proie aux mêmes types de mécanismes dans un cadre censé être sécurisé qu’on a, cette fois, nous-mêmes choisi, ce qui n’arrange pas les choses.

En exerçant des pressions imperceptibles, en nous inoculant l’idée que « Qui n’est pas avec moi est contre moi », il provoque un conflit de loyauté. La culpabilité, la peur de trahir, de l’abandon ou de se faire ostraciser sont là autant d’éléments qui créent un puissant système d’aliénation et rendent difficile voire impossible la verbalisation de la violence. On a le sentiment d’être tombé dans un piège et on se sait plus comment sortir de cette spirale destructrice sans abîmer la cause.

Il est souvent plus facile d’opter pour le déni (au détriment de son propre intérêt) car la perspective de l’isolement est plus effrayante que celle de la parole. On se retrouve donc coincé.

La puissance du secret

Cependant, quiconque tait ces violences en devient un complice tacite. Comment pouvons-nous être crédibles en tant que militant.e.s si nous fermons les yeux sur de la maltraitance ? Des agressions sexuelles ? Du harcèlement moral ? Des abus de pouvoir ? Quelle causes défendons-nous véritablement ? Critiquer son propre groupe ne revient pas à alimenter ses opposants. Il est possible de désigner des dysfonctionnements au sein d’une association sans pour autant la désavouer. Mais quand on est dans le secret, on récupère, à son tour, une part de pouvoir parce qu’on sait ce que les autres ignorent. Et parfois, cela peut nous conférer un privilège auquel il est déplaisant de renoncer…

Il est urgent de construire de véritables espaces « safe » dans les structures militantes, de créer du lien, de débriefer les violences subies hors et dans le groupe, d’apprendre à être bienveillant.e.s entre nous sans sombrer dans l’empathie pathologique et l’oubli de soi. Il est essentiel de savoir identifier les violences et d’agir en conséquence tout en prenant soin de soi. C’est en assainissant ces groupes de réflexion et de lutte que nous pourrons avancer et contrer au mieux nos opposants (Voir notre article : « La violence des femmes sous silence »). En leur disant : « chez nous, pas de violence. Et chez vous ? »

[1] Enquête « Recherches & Solidarités : La France bénévole en 2016 ».

Simuler pour ne pas dire non ?

Mensonge anodin, stratégie d’évitement ou volonté d’empathie, la simulation sexuelle est traditionnellement perçue comme un comportement dit « féminin ».  Car quand les hommes feignent l’orgasme, cela questionne bien au-delà de leur simple absence de plaisir, mais remet en cause tout un système…

Pourquoi simule-t-on ?

Quand on est invité à dîner et que le repas n’est pas très bon ou franchement immangeable, combien d’entre nous font comme si ce qui était servi était tout à fait digne d’entrer dans nos estomacs ? Combien d’entre nous vont faire mine d’apprécier ce qu’ils ingurgitent au prétexte que les hôtes se sont donné beaucoup de mal en cuisine ? La vérité, c’est que cela ne se fait pas. On ne dit pas à quelqu’un qui nous a invité que ce qu’il nous sert n’est pas à notre goût. Celles/ceux qui le font sont les mêmes qui, au sein des groupes d’ami.e.s, sont estampillés « chieuse / chieur », « jamais content.e », « irrespectueu.x.se. », « sans-gêne », « ingrat.e »

Au regard des multiples injonctions également présentes dans la sexualité, il est logique d’y retrouver le même phénomène. La proposition part d’une bonne intention, elle n’est pas au goût de l’un des deux, il apparaît difficile de la décliner, ou d’interrompre ce qui a été commencé … Alors, on fait semblant d’apprécier ce qui se joue. Et c’est là que l’on simule son plaisir.

On simule quand on choisit ou quand on est contraint de ne pas activer de dialogue dans une situation gênante, déplaisante, incongrue, ennuyeuse. On simule quand on se retrouve dans l’incapacité de respecter son endroit à soi et qu’on privilégie l’intention, la volonté de l’autre.

Simuler peut ainsi constituer une alternative au « non ». Quand on a envie qu’un rapport sexuel cesse, parce qu’on s’ennuie, qu’on n’a finalement plus envie ou que l’on n’est pas « dedans », feindre l’orgasme serait la parfaite échappatoire.

Si 67 % des femmes[1] disent avoir déjà simulé, la question reste très peu évoquée chez les hommes.

Les hommes doivent jouir

Les hommes « ne pensent qu’à ça« , ont une libido très prononcée et passeraient leur vie à avoir des rapports sexuels s’ils le pouvaient. C’est ce que la société nous dicte. De fait, leur appétit insatiable ferait d’eux des êtres souvent incapables de retenir leurs « pulsions » et prêts à tout pour les assouvir.

On attend d’eux qu’ils aiment la fellation, la pénétration (voir notre article « Ce que cachent les préliminaires« )dans des positions aussi diverses que farfelues. L’homme, le vrai, aime pénétrer et jouir et il est convaincu – à tort ou à raison – que le monde autour de lui s’effondrerait s’il en allait autrement. Un homme qui, dans sa sexualité, n’éprouve pas le plaisir attendu, se retrouvera quelque peu dérouté, diminué dans sa valeur ajoutée et sans aucun espace pour en parler.

Un autre homme, qui lui serait plutôt au clair dans son rapport au plaisir peut, par moments, juger qu’il serait mal perçu par sa/son partenaire qu’un rapport sexuel se finisse inopinément, ou estimer malvenu qu’il se refuse à l’autre en cas de sollicitation, si son propre désir n’est pas au rendez-vous.

L’imaginaire collectif fonctionne de manière tellement puissante que lorsqu’on a le sentiment de ne pas entrer dans le moule, on est soi-même très déstabilisé.

Si on est convaincu que l’érection d’un homme traduit son désir et son envie de sexe, on aura des difficultés à comprendre qu’un homme peut simuler. Un homme peut avoir une érection qui n’est pas motivé par le désir ; par exemple, la fameuse matinale. Un homme peut être suffisamment excité pour avoir une érection, sans pour autant avoir envie d’un rapport sexuel. De fait, l’homme est techniquement en capacité de simuler.

Simulation « féminine », la seule simulation acceptable

Dans le pensée dominante, la simulation reste toutefois l’apanage des femmes. Cette croyance repose notamment sur la construction sexiste selon laquelle elles sont des menteuses, des dissimulatrices et des êtres non fiables qui profitent des hommes et de leur naïveté. Dès lors, il semble logique qu’elles abusent aussi de leur crédulité dans la sphère sexuelle.

De nombreux hommes restent persuadés que leur partenaire peut avoir un orgasme par pénétration vaginale, or cela concerne seulement 20 % des femmes[2]. En outre, les femmes hétérosexuelles indiquent avoir un orgasme dans 65 % des cas (contre 86 % chez les lesbiennes[3].) Mais comment gèrent-elles leur non orgasme le reste du temps ?

Dans les magazines féminins, on donne la parole à des thérapeutes qui suggèrent aux femmes que, dans une relation hétérosexuelle, la simulation aurait toutes sortes de bienfaits : les hommes auraient un ego plus fragile que les femmes, et simuler serait un moyen de ne pas les blesser, les mettre en colère et surtout de les protéger – un rôle auquel les femmes se retrouvent assignées dans tous les domaines de la société – .

Faire semblant de prendre du plaisir représenterait même une manière d’exprimer son amour et de prendre soin de la relation, de pimenter et théâtraliser sa sexualité, voire de se rebeller face aux injonctions à la transparence. Une fois qu’on a dit ça, bonjour la culpabilisation. Les femmes cheminent donc avec l’idée que manifester leur non satisfaction sexuelle face à un homme serait déplacé et malveillant.

On leur explique aussi qu’elles peuvent très bien prendre du plaisir sans jouir et que l’orgasme n’est pas le but de la sexualité. C’est très bien, mais ce serait mieux si ce conseil était symétrique, et si on rappelait aux hommes qu’il en va de même pour eux.

Tous ces non-dits qui planent sur la sexualité hétéronormée induisent chez les femmes l’idée qu’il vaut mieux mentir que vexer leur partenaire (masculin) et que leur plaisir à elles n’est pas essentiel à la réussite d’un rapport.

Les hommes aussi font semblant

Dans notre société, l’expression de la puissance sexuelle masculine est un sujet central. On nous apprend notamment que l’homme mesure sa puissance sexuelle à son endurance et que s’il arrive que les femmes simulent, l’homme sexuellement puissant sait – ou est convaincu – qu’elles ne simulent pas avec lui.

Pourtant, on sait également que 30 % des hommes feignent l’orgasme[4]. Pour parvenir à être en phase avec les représentations de l’homme sexuellement puissant, certains hommes, avouent réussir – pendant l’acte – à totalement exclure leur plaisir, afin de ne pas jouir « prématurément » et disent ne se focaliser alors que sur le plaisir qu’ils procureraient à leur partenaire. A l’inverse, il existe des anéjaculateurs anorgasmiques, c’est-à-dire des hommes qui font semblant de jouir pour ne pas avoir à imposer à leur partenaire un rapport trop long.

Contrairement aux idées reçues, un homme peut jouir sans éjaculer et peut éjaculer sans éprouver de plaisir. S’il est difficile de dissimuler une érection, il s’avère bien plus facile de cacher une absence d’éjaculation, surtout lors d’un rapport avec préservatif. Il suffit de sortir tout l’attirail de la simulation habituellement attribué aux femmes : grimaces, gémissements, soubresauts…

Ainsi, certains hommes sont donc parfois amenés à simuler leur plaisir dans le but de maintenir l’excitation de leur partenaire, elles aussi consciente que ce mythe de l’homme performant est très difficile à démonter, et de se conformer ainsi à ce qu’ils identifient comme l’expression de leur puissance sexuelle.

Que les femmes ou que les hommes simulent, le problème reste le même. L’autre va adapter son comportement en fonction de fausses informations et construire une sexualité bancale.

Un rempart à l’intimité

Ainsi, la simulation ne se retrouve pas uniquement dans les relations hétérosexuelles car le schéma dominant hétéronormé nous imprègne tou.te.s. Elle n’est donc pas une affaire d’orientation sexuelle mais de construction sociale et de mécanismes de domination qui s’immiscent dans toute forme d’interaction humaine.

S’il est difficile de trouver des informations sur les hommes hétérosexuels qui simulent, il est encore plus compliqué d’en dénicher sur les hommes gays. Une enquête britannique menée auprès de 2000 personnes[5] révèle que 48 % des gays et 34 % des bisexuels simuleraient. Chez les femmes, 59 % des lesbiennes et 67 % des bisexuelles feindraient l’orgasme.

Les raisons citées s’avèrent semblables à celles invoquées par les femmes hétérosexuelles : la peur de blesser l’autre, la volonté de lui faire ressentir qu’elle/il « assure », l’envie de mettre fin à un rapport sexuel jugé trop long…

En simulant, on garde le contrôle en empêchant l’autre (et soi-même) d’accéder à son vrai soi. Cette image altérée, qui correspond aux attentes collectives, propose un rempart à une intimité qui fait peur, car elle implique d’accepter d’être vulnérable et de se laisser voir, entendre, comprendre et sentir sans artifice.

[1] « Cosmo Survey: Straight Single Women Have the Fewest Orgasms », Cosmopolitan, 16 mars 2015.

[2] Rapport « Reproductive health: what women say », Public Health England (PHE), juillet 2018.

[3] « Differences in Orgasm Frequency Among Gay, Lesbian, Bisexual, and Heterosexual Men and Women in a U.S. National Sample », Kinsey Institute, janvier 2018.

[4] « Men’s and women’s reports of pretending orgasm », Journal of Sex Research, novembre 2010.

[5] « Faking It : Exploring Why Women and Men Fake Orgasms », Zavanamed.com.

 

La violence des femmes sous silence

Aileen Wuornos, Nannie Doss, Élisabeth Bathory… Connaissez-vous ces noms ? Si ce n’est pas le cas, rien d’étonnant. Si au contraire, vous avez déjà entendu parler de ces serial killeuses, sachez que ces femmes rendues célèbres par leur actes violents font figure d’exception. En effet, depuis toujours, notre société rechigne à parler de la violence des femmes, qu’elle soit physique, sexuelle ou psychologique.

Heureusement, et grâce aux combats féministes, les violences faites aux femmes commencent enfin à être reconnues comme un problème sociétal. Dans l’autre sens, on a plus de mal.

Une société dans le déni

Aujourd’hui, il n’existe aucun espace public où l’on peut parler des violences commises par des femmes. Les seules paroles audibles sur le sujet sont celles de masculinistes qui usent de l’argument des femmes violentes pour justifier leur misogynie.

Pourtant, nous connaissons tou.te.s une femme violente. Une membre de notre famille, une amie, une (ex) compagne, une collègue, une patronne, une dirigeante associative… En France, 136 000 hommes sont victimes de violences physiques ou psychologiques de la part de leur conjointe chaque année[1]. Entre 1996 et 2015, 70 % des meurtres d’enfants ont été commis par une femme et dans 72 % des cas la victime avait un lien familial avec l’agresseuse[2]. Sur 4 983 plaintes pour viols déposées au cours de l’année 2011, 179 sont des viols conjugaux commis par des femmes envers des hommes[3].

Comment une société peut-elle prétendre lutter contre les violences et omettre de créer des espaces qui permettent de réfléchir ou travailler sur 70 % des meurtres d’enfants commis sur près d’une décennie ? Que deviennent ces enfants victimes dans une société qui nie systémiquement les violences qu’ils ont subies ?

Mères violentes, le tabou suprême

Ces femmes usent des mêmes mécanismes que les hommes, elles s’inscrivent dans les mêmes rapports de force et reproduisent les mêmes schémas de domination que les hommes. Pourquoi ne pas en parler et appréhender la violence comme un potentiel humain, sans considération de genre ? Car bien que les femmes deviennent agresseuses pour des raisons structurelles et sociologiques différentes des hommes, elles agressent quand même. Mais qui dit femme violente, dit possiblement mère violente, et là, on touche au tabou suprême…

Si on ne parvient pas à ouvrir des espaces dans lesquels on peut parler des mères violentes, on continuera de ne parler que de la violence des hommes et, de fait, de ne protéger les enfants que d’une partie des agressions potentielles.

Un rapport de 2006[4] publié par le Service national d’accueil téléphonique pour l’enfance maltraitée indique que les mauvais traitements infligés aux enfants sont perpétrés à 52,3 % par la mère et 56,3 % par des femmes. Aux États-Unis, en 2012, 53 % des violences sur des enfants ont été commises par des femmes[5], le plus souvent par leur propre mère et en 2001, 32 % des infanticides ont été commis par la mère seule[6] (contre 11 % pour le père). À qui peut bien profiter l’absence d’analyse de ces données ? Quel est l’intérêt de nier la violence des femmes alors qu’elle est bien visible, dans ces chiffres ?

D’ailleurs, il faut être bien motivé pour partir à la pêche aux statistiques sur les femmes violentes. Les enquêtes sur le sujet restent très rares, les principales données disponibles datent de plus de dix ans et ont été, pour une large majorité, publiées dans des pays anglo-saxons (Canada, États-Unis ou Australie).

Nier la violence des femmes pour mieux les dominer…

Refuser aux femmes la capacité à produire de la violence revient à prétendre, entre autres, qu’elles ne peuvent exister qu’en étant protégées par les hommes. Par volonté de continuer à oppresser les femmes, voire même de légitimer les violences à leur encontre, notre société entretient la croyance que les femmes ne peuvent pas produire de violence.

Présumées soumises et dociles, elles demeurent assignées à un rôle de mère nourricière et protectrice, d’épouse aimante et douce ou de fille faible et fragile, bref, d’objets appartenant à tout le monde, surtout aux hommes et au patriarcat, sauf à elles-mêmes.

Bien sûr, il existe des rebelles. Mais mieux vaut ne pas trop l’ébruiter, de peur de créer des émules, de briser le mythe sexiste et qui sait, d’annuler les rapports de force et de domination pour parvenir à une égalité réelle entre les femmes et les hommes.

En se complaisant dans le silence et en s’entêtant à réfuter la propension des femmes à être violentes, on annule tout simplement une partie de l’Histoire. Elles ne font pas l’Histoire, ne se battent pas, ne prennent pas part aux luttes armées, comme c’est pratique ! Les femmes se retrouvent effacées de partout, même de la violence.

… ou pour ne pas jouer le jeu des anti-féministes

Par ailleurs, il serait inconvenant, anti-féministe ou contre-productif de parler de la violence des femmes, car elles sont déjà discriminées et restent les premières victimes systémiques de la société patriarcale. Sous couvert de bienveillance, les femmes se retrouvent une nouvelle fois réduites au statut de victimes, les dédouanant ainsi du statut d’agresseuses. Dans le débat public, afin de préserver la binarité comme fondement absolu, on choisit de scinder les agresseurs et les victimes en deux groupes bien distincts, alors que les deux sont intrinsèquement liés.

De plus, cela permettrait sans doute une meilleure compréhension des mécanismes à l’œuvre dans les violences faites aux femmes, d’admettre que, de leur côté aussi, les hommes peuvent être victimes et agresseurs à la fois.

Cependant, certain.e.s refusent de parler de la violence des femmes par crainte que cela ne minimise l’impact des violences produites par les hommes. Si cette crainte empêche d’aborder concrètement le problème, que devient la lutte contre les violences ? Ne devrions-nous pas imaginer des dispositifs qui s’attaquent clairement à l’ensemble du problème sans pour autant réfuter l’ampleur et les spécificités des violences faites aux femmes ?

Dans un système qui protège un groupe en niant sa capacité de nuisance, qui peut garantir la protection des membres de ce groupe ? Il serait donc malvenu d’aborder les questions de sexisme au sein des collectifs antiracistes ? Le racisme au sein des collectifs féministes ? Et que fait-on du racisme au sein-même des collectifs antiracistes et du sexisme au sein des groupes féministes ?

Une lutte qui s’invente la nécessité de faire l’impasse sur des problématiques, au prétexte d’éviter le désaveu de ces acteurs, est une lutte qui agit dans le sens du pouvoir dominant. Elle agit pour maintenir en place un système d’oppression. Quels que soient les sujets, un groupe de travail devrait toujours tenter d’élaborer aussi à partir des violences qu’il peut lui-même produire. Donc non, le débat sur la violence des femmes ne peut pas cohabiter avec des idéologies élitistes, classistes, racistes et sexistes.

Pas de pénis, pas de viol

La violence aurait donc un genre, et surtout un sexe. Au-delà du tabou culturel, l’idée implicite que les femmes ne pourraient pas commettre d’agression sexuelle découle directement de notre conception phallocentrée de la sexualité. La sexualité ultime, parfaite, réussie, passerait par la pénétration, et donc, par le pénis. N’ayant pas de pénis, les femmes ne pourraient pas violer. Le postulat « pas de pénis, pas de pénétration » permet de nier tranquillement la sexualité des femmes. Mais n’ont-elles pas des mains, des doigts, ne peuvent-elles pas saisir des objets ? Quand il s’agit d’un aspirateur ou d’une casserole, si. (voir notre article « Ce que cachent les préliminaires« .)

Ainsi, la loi française fait la distinction entre un viol, avec pénétration, considéré comme un crime, jugé par la Cour d’assises et passible d’un minimum de 15 ans de prison (Article 222-2353 du Code pénal), et une agression sexuelle, sans pénétration, considérée comme un délit, jugée par le tribunal correctionnel et passible de 5 ans d’emprisonnement et de 75 000 € d’amende (Article 222-27 du Code pénal).

Le Royaume-Uni réserve également un traitement particulier au pénis en discernant le viol, une « pénétration intentionnelle orale, vaginale ou anale d’une autre personne par un pénis » de l’« agression par pénétration » (mais sans pénis).

Néanmoins, d’autres pays ne font pas cette séparation. En Allemagne, par exemple, un viol désigne tout rapport sexuel qui survient malgré un « refus clairement identifiable ». Pour sa part, l’Espagne définit le viol comme « un acte charnel par voie vaginale, anale ou orale » ou une « introduction de membres du corps ou d’objets par voie vaginale ou orale » et la loi italienne indique qu’un viol consiste à « forcer quelqu’un à commettre ou à subir des actes sexuels par la violence, la menace ou l’abus de pouvoir. »

Alors, est-il véritablement plus « grave » de pénétrer quelqu’un que de le toucher sans son consentement ? Pourquoi certains actes seraient-ils plus répréhensibles que d’autres ? Les conséquences pour les victimes ne sont-elles pas similaires ? Une victime de viol aurait le droit d’être franchement traumatisée alors qu’une victime d’agression sexuelle, un peu moins ? Existe-il une hiérarchie dans la perception de la violence ? Si la société semble ignorer que la violence n’a pas de genre, les victimes de femmes, elles, le savent.

[1] Rapport de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), 2015.

[2] Étude de l’ONDRP basée sur l’exploitation des données du Casier Judiciaire, 2015.

[3] Bilan annuel « Criminalité et délinquance enregistrées en 2012 – Les faits constatés par les services de police et les unités de gendarmerie », ONDRP, 2012.

[4] Rapport du SNATEM rédigé par rapport aux statistiques sur les « transmissions » reçues, 2006.

[5] Enquête de Safe Horizon, 2012.

[6] Étude du Ministère de la santé du gouvernement du Canada, 2001.

Ce que cachent les préliminaires

Ah, les préliminaires… Ce concept apparu au milieu des années 1980, avec pour mission de rallonger le temps entre le début du rapport sexuel et la pénétration. Enfin, les femmes seraient prises en compte dans leur sexualité et se verraient octroyer le droit de jouir, comme les hommes. Euh, vraiment ?

Préparer, recevoir, accueillir

Initialement, l’intention était plutôt louable. Il ne s’agirait plus pour les hommes de commencer un rapport sexuel en pénétrant, mais de prendre du temps, de « préparer » la femme à « recevoir » leur phallus afin qu’elle ne souffre pas et que son vagin soit prêt à l’« accueillir ». Quoi de plus noble ?

Soucieux de bien faire, certains hommes ont essayé de se détacher des comportements patriarcaux hérités de leurs pères et tenté de suivre les préconisations à la lettre. Fini les rapports sexuels qui commencent par la pénétration. Désormais, on temporise, on s’émoustille, on se caresse, on s’excite, sans aller jusqu’à l’orgasme.

En partant du principe que la pénétration peut être différée, on modifie le rapport à l’acte sexuel. Par « acte sexuel », on entend l’acte sexuel en général, celui dont les comportements, les réflexes, sont les plus communément répandus et les plus profondément inscrits.

Seulement, ce qui est dit en filigrane, c’est que pour qu’il y ait rapports sexuels, il faut qu’il y ait pénétration et pour qu’il y ait rapports sexuels satisfaisants, il faut qu’il y ait pénétration et orgasme. Et c’est un problème. Un double problème.

Pénétrer, l’acte sexuel suprême

Préliminaires, définition : « ce qui prépare un acte à un événement plus important. »

Ce postulat porte un double sens : les préliminaires seraient moins importants que la pénétration et des préliminaires non suivis de pénétration seraient un rapport inabouti. Cela induit que les prélis (comme disent les jeunes) ne sont pas compris DANS l’acte sexuel et qu’il n’y aurait pas d’acte sexuel sans pénétration.

Il est fort probable que cette confusion entre rapport sexuel et pénétration entraîne d’énormes dysfonctionnements. Ce qui préexiste à la pénétration n’est pas identifié comme rapport sexuel et, de fait, nous apprend à nier ce qui fait acte sexuel.

Parce que le mot préliminaire est piégeant. Le préfixe « pré » signifie « qui arrive avant », et liminaire vient du latin « liminaris » qui veut dire « le seuil ». On croit donc errer en zone trouble, en lisière du rapport sexuel. C’est comme partir d’un alphabet déjà existant et décider arbitrairement, que désormais, seule une lettre de cet alphabet peut faire alphabet et que les autres lettres, jusque-là utilisées, ne sont plus que des sons vides à qui il est défendu de faire sens, de faire langage.

La pénétration occupe tout l’espace, il n’y en a plus que pour elle et il n’est plus question de tout ce qui préexiste autour, avant et à l’extérieur de celle-ci. Telle est la puissance de l’imaginaire collectif.

Cependant, il est fréquent qu’après la pénétration, on porte les mêmes gestes, les mêmes caresses qu’au moment des préliminaires. Les postliminaires – comme il conviendrait de les nommer – s’appelleraient autrement simplement parce qu’ils interviennent après la pénétration, et que dès lors, plus personne ne tente de nier qu’il y a bien sexualité.

Pourquoi ne voyons-nous pas que le problème n’est pas la pénétration en soi, mais notre rapport à la pénétration ? En effet, les schémas de domination, de genre ou autre, s’exercent également dans la sexualité. Dans notre cadre intime, quelque chose est aussi à l’œuvre, nous sommes dans une société qui n’accorde pas les mêmes droits aux individus, selon leur origine, leur classe, leur genre … Ce système n’a de cesse d’élire des privilégiés afin d’exclure les non-conformes. Il en est de même pour les pratiques, qui obéissent aussi à une certaine hiérarchie.

La négation de la sexualité des femmes

En outre, en tant que femmes, la puissance de cette injonction nous conduit nous aussi à percevoir la pénétration comme l’acte ultime de la sexualité et comme l’illustration déterminante de la performance dite masculine. Un homme qui ne pénétrerait pas serait non-performant et aurait un problème (impuissance, absence de désir, infidélité …)

Cette sexualité est pensée autour de l’homme agissant et de la femme subissant. Le but du rapport sexuel étant d’apporter à l’homme le plaisir qu’il recherche, sans se soucier de celui de sa partenaire, qui, dans le meilleur des cas, arrive dans un second temps ou dans le pire des cas, est tout simplement balayé.

Bien que plus d’une femme sur deux soit clitoridienne[1] et ait besoin d’une stimulation de cette zone pour atteindre l’orgasme (le vagin joue tout de même un rôle clé car le bulbe du clitoris est directement relié à ses parois), la première IRM du clitoris est réalisée seulement en 2005. L’organe est la seule partie du corps humain uniquement dédiée au plaisir et contient deux fois plus de terminaisons nerveuses qu’un pénis. C’est à se demander pourquoi les femmes atteignent l’orgasme en quelques minutes dans 90 % des cas quand elles se masturbent contre 50 % avec un homme[2]

Si, soyons fous, on considère qu’il peut y avoir une sexualité sans phallus et sans pénétration, on annule tout simplement la domination de l’homme sur la question.

Pénétration partout, plaisir nulle part ?

Enfin, cette vision axée sur la pénétration ne se fonde que sur l’hétérosexualité, comme sexualité hégémonique. Elle édicte que l’homme a le pouvoir parce qu’il pénètre.

Avec la légalisation de la contraception et de l’avortement dans les années 1970, offrant aux femmes la possibilité de contrôler leur sexualité, la pénétration comme acte central de la sexualité, car fondateur de la procréation, n’a pas disparu pour autant. Ce reliquat désuet perdure encore aujourd’hui et maintient la croyance que la « bonne » sexualité est hétérosexuelle et que la fonction première de l’acte sexuel serait reproductive. Et le plaisir dans tout ça ? Les hommes préfèrent-ils vraiment la pénétration à d’autres actes sexuels ?

Certains d’entre nous, hommes, estimons vivre notre sexualité uniquement pour combler notre/nos partenaire(s). Pourquoi pas. Mais combien d’entre nous sont absolument sûrs que leur plaisir vient de la pénétration elle-même et non du fait qu’ils ont le sentiment de satisfaire leur(s) partenaire(s) ?

Si la question ne leur est jamais véritablement posée, on sait que, pour les femmes, la pénétration ne procure pas forcément du plaisir. Seules 20 % d’entre elles ont un orgasme lors d’un rapport par pénétration. Dans l’ensemble de leur sexualité, les lesbiennes  auraient un orgasme à 75 % du temps contre 61 % pour les hétérosexuelles (85 % pour les hommes gays et 86 % pour les hommes hétérosexuels)[3].

Un enjeu de pouvoir

Alors, à quoi le pénis peut-il bien servir s’il ne garantit pas le plaisir ? L’homme est pourvu d’un phallus et c’est ce phallus qui lui permet de pénétrer. Si la pénétration est plus importante que la non pénétration, c’est parce que c’est à l’homme qu’est attribué ce « pouvoir ». En réhabilitant les gestes qui procurent du plaisir, qui ne sont pas liés au phallus, en disant que ces gestes-là font acte de sexualité, on retire à l’homme son outil de pouvoir.

C’est cette forme oblongue entre les jambes qui autorise celui qui en est pourvu à être le dépositaire de ce pouvoir. Il PEUT le faire, il en a le POUVOIR. Si le phallus n’a plus de pouvoir, l’homme devient l’égal de la femme. Nous sommes dans un système inégalitaire, qui se nourrit de chaque bribe, chaque parcelle de ce qui vit, pulse, gronde, vibre au quotidien. La sexualité est la place forte de ce système.

Place forte, car c’est intimement que chacun.e, de son endroit, quel qu’il soit, contribue à faire perdurer ce système. Et l’homme reste le dominant parce que nous avons intégré que le pénétrant prenait l’ascendant sur le pénétré. Le pénétrant, possesseur du phallus, est celui par qui l’acte est considéré comme complet, il est donc le maître d’œuvre du rapport sexuel puisque sans lui, pas de « vrai » rapport.

Le phallus roi

Si la sexualité entre femmes est réduite à des papouilles sous la couette ou des batailles de polochons, principalement destinées à émoustiller ces messieurs (à quoi d’autre pourrait-elle servir ?), les rapports sexuels entre hommes sont aussi régis par cette injonction à la pénétration. Ils se retrouvent soumis à une autre inégalité, qui cette fois n’est pas basée sur le genre, mais sur les pratiques (ce qu’on appelle archaïquement actif/passif).

Pour nourrir cette logique de domination, celui qui est pénétré est rejeté par le système et relégué au rang de non-homme. Dans un système qui énonce que l’homme est dominant, se voir refuser le statut d’homme est un déclassement, une mise à l’index.

Être pénétré.e, que l’on soit femme, homme, transgenre ou non-binaire, signifierait être dominé.e. Si on parvient à se débarrasser de cette idée-là, on se débarrasse du phallus roi et on réduit l’impact de ce qu’on appelle communément la domination masculine.

Qu’avons-nous fait de notre sexualité ? Si chacun.e refuse d’alimenter ce système en considérant ­tout acte sexuel hors pénétration comme de la sexualité, qu’adviendra-t-il ?

[1] Étude américaine parue dans le Journal of Sex and marital therapy, juillet 2017.

[2] Étude américaine parue dans le Journal of Sex and marital therapy, juillet 2017.

[3] Étude américaine parue dans le Journal of Sexual Medicine, 2014.