Débat Leaving Neverland sur M6, la parole des victimes encore niée

Jeudi 21 mars, M6 diffusait le fameux Leaving Neverland dont tout le monde parle depuis des mois. Pour celleux qui auraient raté le coche, ce documentaire de Dan Reed donne la parole à Wade Robson et James Safechuck qui accusent Michael Jackson de les avoir violés à de multiples reprises pendant leur enfance. Pour conclure la soirée, M6 proposait ensuite un débat. Si le film du réalisateur britannique a pu s’avérer remuant et perturbant, le débat l’était tout autant.

MJ

 

Après Leaving Neverland, un film assez inédit et salutaire, puisqu’il est très rare de pouvoir entendre des victimes présumées de violences sexuelles s’exprimer pendant trois heures sur une chaîne nationale à heure de grande écoute, M6 a choisi de prolonger la soirée avec un débat. 

Michael Jackson au centre de la discussion

Logiquement, on pense que la discussion va porter sur le thème du documentaire, à savoir deux victimes présumées de pédophilie qui sortent du silence. Oui, mais là, les victimes en question accusent Michael Jackson, donc, tout naturellement, c’est à la superstar que l’on s’intéresse avant tout.

Autour de la table, la journaliste Nathalie Renoux et ses quatre 4 invité-e-s : Hélène Romano, psychothérapeute, Hector Barjot, fan de Michael Jackson, Olivier Cachin, journaliste musical, et Dan Reed, le réalisateur (on notera au passage l’absence de parité.) Et pendant quarante minutes, on a pu assister à une belle démonstration de confiscation et d’invalidation de la parole de victimes présumées.

Les problèmes commencent avec le fait que l’on demande aux intervenant-e-s leur avis sur la prédation présumée de Michael Jackson. Or, le documentaire ne porte pas sur Michael Jackson mais sur ses victimes présumées. Le simple fait focaliser la discussion sur la pop star induit que l’on appréhende la situation de son point de vue, donc de celui de l’agresseur présumé, et non de celui des victimes présumées. On leur confisque donc ce statut.

Il aurait sans doute été plus judicieux de convier des victimes de pédophilie ou des experts juridiques et non des invités « spécialistes » de Michael Jackson mais qui, même s’ils ne connaissent rien aux violences sexuelles, ne se gênent pas pour donner leur avis sur la question.

2 pour, 2 contre

Ensuite, le dispositif même du débat est violent. Positionnés de chaque côté d’une table, les différents protagonistes échangent leurs points de vue : d’accord, pas d’accord. Mais est-ce comme ça qu’il convient de débattre des violences sexuelles ? Comment peut-on « ne pas être d’accord » ?  Encore une fois, on ne se positionne pas du point de vue des victimes présumées, mais de celui de Michael Jackson, la légende, accusée, accablée et décédée, donc plus là pour se défendre, et un peu victime du coup.

Cette mise en scène illustre parfaitement (et tristement) le fonctionnement de notre société et de notre système judiciaire en matière de violences sexuelles où on considère a priori que la victime est coupable. On lui demande alors de prouver qu’elle ne l’est pas pour espérer obtenir gain de cause.

Après trois heures de récit de victimes présumées, on nous rappelle que c’était déjà bien trop et on s’empresse de recommencer à parler à leur place.

Par ailleurs, on peut s’interroger sur la pertinence des points de vue d’Oliver Cachin et Hector Barjot sur la question, le premier, journaliste musical et auteur d’un livre sur Michael Jackson, l’autre, fan. Invite-t-on des fans de Bertrand Cantat pour savoir si ce qu’il a fait est bien ou pas bien ? Des fans de Roman Polanski ou R. Kelly pour savoir ce qu’ils pensent de la culpabilité présumée de leur idole ? Non. Car la décence ne le permet pas. Dans le cas de Michael Jackson, superstar planétaire à la carrière inégalée, c’est possible.

La parole des victimes invalidée

Sans surprise, le fan est fan. Et le journaliste spécialiste de Michael Jackson aime Michael Jackson. Tous deux vont donc passer l’émission à tenter d’invalider les déclarations des victimes présumées, insistant sur leur cupidité et le fait qu’ils réclament des sommes astronomiques aux héritiers de la star ou en rappelant le talent de l’accusé, les deux n’ayant évidemment aucun rapport avec le sujet (on peut être victime et cupide et on peut être agresseur et talentueux).

De fait, on assiste à un déballage d’arguments aussi inconséquents que biaisés autour du scepticisme de l’un et de l’autre quant à l’honnêteté des victimes présumées. Un journaliste musical et un fan de l’agresseur présumé pour « contrer » des paroles de victimes présumées d’un pédophile : du jamais vu. On n’imagine pas une seule seconde un président d’association qui lutte pour la démocratisation des télescopes que serait invité à échanger avec des astronomes sur la dérive des planètes. Dans le cadre des violences sexuelles, en France, c’est possible.

Pendant ce temps-là aux États-Unis, Oprah Winfrey, pourtant amie de Michael Jackson de longue date, animait le 5 mars un débat devant un public de plus de 100 victimes de violences sexuelles et avec Wade Robson, James Safechuck et Dan Reed en plateau. Tout de suite, le message est différent.

Su M6, à aucun moment, il n’est rappelé que les fausses allégations en termes de violences sexuelles sont très rares. Aux États-Unis, elles représentent environ 5% des plaintes (sachant qu’environ 19% des victimes portent plainte)[1]. Idem en France où les dénonciations calomnieuses constituent 6% des déclarations[2] (10% des victimes portent plainte[3] et 10 % des condamnations aboutissent en Cour d’assisses[4]). Merci tout de même à Hélène Romano de rappeler que « moins d’1 % de plaintes pour abus sont poursuivies », notamment à cause de la prescription et du temps nécessaire aux victimes pour sortir du silence (elles attendent en moyenne 16 ans avant de pouvoir verbaliser les violences subies et 22 % d'entre elles le font plus de 25 ans après.)[5]

Semer le doute

Donc si on s’en remet aux statistiques, Wade Robson et James Safechuck ont plus de chance de dire la vérité que de mentir. Si on s’en remet à leur témoignage également. Toute victime de violence sexuelle ne peut que se reconnaître dans leur récit, la description de l’impact des violences sur leur vie d’adulte, le secret, le chantage affectif, l’emprise, la relation ambivalente avec l’agresseur, la culpabilité, le conflit de loyauté, tout est là.  

Tout est là sauf que la chaîne n’a rien trouver de mieux que de nous imposer les moues sceptiques de deux hommes qui ne connaissent rien au sujet (la pédophilie et les ravages sur l’enfant et la vie d’adulte qui s’ensuit) et qui ont sali, une fois de plus la parole – si précieuse –  des victimes préalablement récoltée.

C’est un pattern reconnaissable. La parole des victimes n’est pratiquement jamais au centre des débats, on se targue du principe de présomption d’innocence pour balayer leur discours et n’offrir d’espace qu’aux agresseurs présumés, ou à leurs soutiens, pour se défendre, surtout quand ils sont célèbres. La présomption d’innocence est primordiale, mais que devient-elle si elle étouffe complètement la parole des victimes ? Ne devrait-il pas exister un principe de protection des victimes ? Ou de présomption de véracité ? Le documentaire de Dan Reed donne enfin accès à cette parole-là, cela fait de ce film une œuvre essentielle et nécessaire.

Pourtant, l’émission s’achève sur un goût d’incertitude. Là où la véracité des propos de Wade Robson et James Safechuck semblait évidente, le débat, qui clôt la soirée,  s’est donné pour mission de semer le doute. Et Nathalie Renoux de conclure : « ce débat est là pour ça, pour donner la parole aux uns et aux autres. Chacun se fera sa propre opinion. » Sauf qu’il ne s’agit pas là d’un débat d’idées, mais de choisir de reconnaître une parole ou pas.

[1] De Zutter, André et al. “The Prevalence of False Allegations of Rape in the United States from 2006-2010”, Journal of Forensic Psychology, 20 mars 2017.

[2] L’amnésie traumatique : un mécanisme dissociatif pour survivre, Mémoire Traumatique, Docteure Muriel Salmona, 19 janvier 2018.

[3] Insécurité et délinquance en 2017 : premier bilan statistique site officiel du Ministère de l’Intérieur, 24 janvier 2018.

[4] Rapport du Ministère de la Justice, Les condamnations – Année 2017, décembre 2018.

[5] Étude de l’AIVI (Association Internationale des Victimes de l'Inceste), 2010