"Femmes de" présumés agresseurs

"Femmes de" présumés agresseurs

"J'ai décidé de quitter mon mari. J’ai le cœur brisé en pensant à toutes les femmes qui ont terriblement souffert de ces actions impardonnables." Tels sont les mots de Georgina Chapman en octobre 2017, alors que son époux Harvey Weinstein fait face à une vague d’accusations de viol et d’agression sexuelle. Mais la styliste et actrice britannique demeure une exception. Car quand on s’intéresse aux (ex) femmes de personnalités accusées de violences physiques ou sexuelles, on se rend compte qu’elles se positionnent souvent comme leurs meilleures alliées. Alors, qu’est-ce qui peut bien motiver une femme à prendre la défense de son (ex) compagnon dans de telles circonstances ? Que signifient ces troublants soutiens ? S’agit-il d’amour ? De déni ? De complicité ?

femmes d'agresseurs

 

De "bonnes" épouses et des "femmes fortes"

La société ne semble pas s’étonner de ces soutiens sans faille et semble même les valider. Ainsi, on a pu lire ici et là des portraits élogieux de Kristina Rady au moment de l’affaire Cantat ou d’Anne Sinclair au moment de l’affaire DSK.

En 2004, Bertrand Cantat est condamné par la justice lituanienne à 8 ans de prison pour le meurtre de sa compagne Marie Trintignant un an auparavant. Au moment du procès du chanteur, son ex-femme Kristina Rady prend sa défense dans les colonnes de Libération. "Je n'aurais pas pu vivre dix ans avec un menteur, un macho, un castagneur. (…) Je n'ai jamais subi de violence de la part de Bertrand. Au contraire, dans ses rapports privés comme publics, il privilégiait la discussion, le fait de comprendre certaines choses dans la vie d'un couple."

Au moment du procès, la culpabilité de Bertrand Cantat ne fait aucun doute. L’artiste a avoué le meurtre de celle qui était sa compagne. On est alors en droit de s’interroger sur le sens d’un tel soutien. Soutenir ouvertement quelqu’un qui a tué de ses propres mains, en avançant l’avoir connu dans l’intimité et savoir qu’il n’est pas du tout violent, c’est nier que cette violence était déjà inscrite dans ses comportements. C’est tenter de nous faire croire qu’une telle violence meurtrière peut surgir de n’importe où sans prévenir. À qui profite ce discours ?

Six ans plus tard, Kristina Rady se pend à son domicile à Bordeaux. D’abord suspecté, Bertrand Cantat est rapidement innocenté. Cependant, en novembre 2012, les parents de la victime donnent une autre version des faits à Paris Match. "D'une certaine manière, il la terrorisait. Il avait plusieurs fois cassé ses téléphones, ses lunettes. Il menaçait les hommes qui l'approchaient, il lui avait même cassé le coude", affirme la mère de la victime. "Elle sublimait Bertrand", renchérit le père. "Elle était prête à tout pour lui, jusqu'à pardonner ses violences". Bien que cette hypothèse n’ait jamais été confirmée par la justice, elle laisse songeur quant aux raisons initiales qui ont pu pousser Kristina Rady à soutenir son ancien compagnon.

Lorsque Dominique Strauss-Kahn est poursuivi en mai 2011 pour agression sexuelle par la justice américaine, son épouse Anne Sinclair prend sa défense. La journaliste affirme dans un communiqué : "je ne crois pas une seule seconde aux accusations qui sont portées contre mon mari. Je ne doute pas que son innocence soit établie". Plus tard, elle confie sur son blog : "Nous nous aimons comme au premier jour." Plébiscitée "femme de l’année[1]", Anne Sinclair nous est alors présentée comme un modèle de femme forte, capable d’apporter un soutien inconditionnel à celui qui partage sa vie.

Certes, les mentalités ont évolué au cours des dix dernières années, mais le discours implicite reste globalement inchangé : ces "femmes de" montrent l’exemple. Elles sont courageuses, dignes et se tiennent aux côtés de leur époux même au cœur de la tourmente. Ensemble, ils font front. Parce qu’elles sont en couple, il nous apparaît légitime que ces femmes défendent leur partenaire, quels que soient les faits qui lui sont reprochés. Cette conception du couple, archaïque et sexiste, serait enviable et admirable.

En revanche, une femme qui soutient quelqu’un avec qui elle n’est pas intime se verra discréditée par toustes.  Si ce dernier est son supérieur hiérarchique, par exemple, on dira que son comportement est vénal, qu’elle est une calculatrice, une traîtresse "à la cause" parce que c’est clairement suspect de "protéger un agresseur". Nous sommes bien face à un phénomène qui assigne l’épouse, l’ex, la compagne à une place de fervente supportrice. Une femme se doit de soutenir "son homme" en toutes circonstances.

Victim-blaming

En 2014, alors que Bill Cosby est accusé par plusieurs femmes de viol et d’agression sexuelle, son épouse Camille Cosby assure qu’il s’agit de propos mensongers : "l’homme que j’ai rencontré, dont je suis tombée amoureuse et que je continue d’aimer est l’homme que vous avez tous connu à travers son travail. C’est un homme gentil et un merveilleux mari, père et ami."

En mai 2018, quand Bill Cosby est reconnu coupable d’agression sexuelle, elle vole à nouveau à son secours et compare sa condamnation à l’affaire Emmett Till, un adolescent noir de 14 ans torturé et tué en 1955 par un groupe d’hommes blancs parce qu’il avait prétendument "manqué de respect" à une femme blanche.

Tout élément qui permet de victimiser l’agresseur est utilisé de manière systématique : Bertrand Cantat est un "écorché vif" à l’âme en peine, Dominique Strauss-Khan est victime d’un complot parce qu’il est un homme politique influent et Bill Cosby est un homme noir donc automatiquement désigné coupable dans le pays de Black Lives Matter.

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